Les marges
Je suis furie en camisole.
Salut toi,
Ces dernières semaines, j’ai beaucoup écrit. Grâce au défi de mai de Néo , à des ateliers d’Alice, d’Elise aussi. Et pourtant, j’ai deux semaines de retard sur l’envoi de cette lettre. Je me demande : qu’est-ce qui vaut la peine? Qu’est-ce qui est suffisamment intéressant pour mériter votre temps, votre attention, votre précieuse disponibilité ? Il me semble que c’est Louise Morel qui en parlait il y a quelque temps dans une de ses lettres, et ça m’a fait beaucoup réfléchir. Qu’est-ce qui est assez pour mériter d’être partagé? La question m’a paralysé, et puis je ne savais pas par où commencer, alors je n’ai rien envoyé. Mais je vais essayer. Ca risque de partir dans tous les sens à peu près comme ma pensée en ce moment, impossible de se fixer - désolé d’avance.
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J’ai écrit fuir. Amour de la fuite. J’ai écrit rester. Apprendre à rester. Et puis j’ai couru. Lundi, sous le soleil d’Arvigna. 12h, 12 boucles, 12 fois le même chemin et le corps qui se dégrade et la pensée qui avance et le coeur qui exulte. J’ai envie de vous parler de course, et de revenir. Parce que j’ai du mal, encore, cette fois.
Le monde est beau parfois mais surtout le monde est absurde, le monde est laid, les gens sont cons. L’autre soir que j’étais très triste, P. m’a demandé “qu’est-ce que tu ressens, exactement?”. J’ai été forcé de formuler : la course, c’est le seul endroit où je me sens à ma place.
Pas d’ego pas de jeux pas de place pour la triche - surtout à partir d’une certaine distance. Bien sûr la génétique, bien sûr les conditions matérielles, psychiques, logistiques et financières, bien sûr. Mais si y’a pas l’effort derrière, au bout du compte ça marche pas quand même. Et puis c’est vrai, c’est comme une petite revanche. On ne m’attendait pas mais je suis là encore, je suis là toujours, tour après tour. Je me sens capable. Pas trop. Trop intense trop speed trop impatient trop trop trop. Capable.
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Au boulot j’entends des horreurs. Du validisme, du classisme, de la queerphobie, et autres joyeusetés qui me vont droit au coeur. Je me retrouve à avoir l’impression de justifier, moi, pourquoi c’est problématique et pourquoi ce n’est pas possible. A expliquer comme si c’était moi, le problème.
TW : mention d’insultes queerphobe. Si tu sens que ça pourrait t’impacter de manière négative, rendez-vous après l’encadré.
“Ces gens-là, il faudrait faire comme les nazis”. Par ces gens-là, il entendait les gens comme moi. Les trans, les gouines, les PD, les intersexes, les bi, les non-binaires, et toustes les autres, toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Tout ça pour des passages piétons. Il l’a pas dit devant moi, il est trop malin pour ça. Mais je sais. Il l’a dit, il l’a pensé, il le pense. Je me demande si je peux, vraiment, bosser avec des gens comme ça. Tous les jours, dire bonjour et merci et s’il te plaît, à quelqu’un qui voudrait me voir mort, pour le simple fait d’exister. Je sais pas.
Le retour au monde m’a cassé.
Je suis furie en camisole. J’entends “pas peur de cette racaille”, j’entends “avec ceux-là, il faudrait faire comme les nazis”. J’entends, je dis, je suis en feu mais je ne crie pas, je tremble mais je ne bouge pas, je sais : sinon, ce sera moi le fou. Je dis, on m’entend et ça ne bouge pas - ou si peu. Je ne baisse pas les yeux.
Je pars, je reviens dans ma boucle, je respire la caillasse et la transpiration, je regarde les photos prises, ma détermination. Je respire un peu - je dissocie - et je reviens. Les crocs face au fusil. Pour moi et pour toustes celleux. Pas lâcher pas lâcher pas les laisser gagner. Les crocs les crocs, vous vous croyez beaux et forts et puissants mais vous savez pas, la rage, vous savez pas, la joie et l’amour et la justice, vous savez pas, y’a des choses ça passe pas et un jour ça pètera.



Finalement, je crois qu’il ne s’agit pas tant d’apprendre à rester. Mais d’apprendre à (s’)habiter. Alors je cours. Je cours comme une respiration. Je cours parce que je ne fuis plus, mais que parfois j’ai besoin de fuir quand même. Un peu. Pour me sentir vivant, capable, suffisant. Je cours pour me réapproprier. Pour sentir que j’ai une place. Que j’existe et que j’ai le droit. Reste à transposer tout ça. Dans la vie - celle que le monde appelle, “la vie” - et qui n’a aucun sens. Parce qu’on ne peut pas fuir indéfiniment. Parce que fuir, peut-être, c’est aussi s’effacer.
Je fomente toujours des plans d’évasions. Des billets d’avion, une tente de toit, un arrière de voiture aménagé. Refaire mon CV, parler de démission. Faire une pause, transformer la relation. Je ne crois pas que j’arrêterai. C’est une façon de mieux respirer. Mais aujourd’hui, je fomente aussi des plans de construction et de célébration. J’offre des fleurs pour fêter nos 6 mois, je dis à mon patron : si c’est toujours ce que vous voulez, je suis prêt pour les responsabilités. J’arrête de m’excuser. J’arrête de m’effacer. J’ai su, j’en suis fier, enfiler les hivers, gardant en moi d’invincibles soleils. Il est temps de rayonner.
Sans mon fils je ne crois pas que j’aurai su. Rien ne m’aurait obligé. Mais lui. J’apprends à rester. Rester, au risque d’être quitté. Rester sans barbelés. Je prie d’avoir moi aussi la force de résister - rester et rayonner.
Pour l’instant je ne rayonne pas je flambe. Je suis furie en camisole, baril de poudre, grenade dégoupillée. Je suis les crocs face au fusil, je suis furie furie furie.
Caillasse baskets transpiration - respire. J’encaisse, j’endure, je sais faire mieux que vous croyez. Je prends des notes, aussi. J’écris pour mieux écarter les barreaux de la cage. Je canalise la rage. Vous savez pas. Mais y’a des choses qui passent pas et un jour, ça pètera.
Et toi, qu’est-ce qui te donne la force de résister? N’hésite pas à le partager, je serai heureux de te lire. On court seul.e, on écrit seul.e, mais ensemble - et c’est là, la beauté. Ensemble.
Je te souhaite un doux week-end, plein d’amour et de joyeuses révoltes, je te souhaite de rayonner.
A très vite,
Noa.


Courrir c était ma bulle. Pas une bulle d oxygène. Mais celle d une apnée ou je cessais de respirer leur air. Pas besoin de respirer il suffisait de résister , d endurer , de se faire mal jusqu'à decider de revenir parmi eux le plus tard possible. Mon air c était d en manquer. Mon air c était de ressentir De mémoriser des sensations que nulle part ailleurs je ne trouvais. Mon air c est entrer dans le dernier virage , le lactique au bord des lèvres , le coeur au bord du gouffre, le regard suspendu à une autre ligne que celle d arrivée , la mienne celle que je me suis fixée pour être meilleur qu hier celle qui est après. Cette ligne équivoque que tu veux franchir parce que tu as mal et qu'il faut en finir et que tu ne souhaites pas passer parce qu elle signifie revenir. Courrir c était ma bulle. L endroit où 22 secondes paraissent une heure, 22 secondes pour à chaque centième chercher le geste juste, la posture qui te donne le frisson. Cet instant fragile où tu trouves l alignement que tu as tant cherchée, celui ou tu approches le subtil ou les chiffres , la victoire ne comptent pas. Où ce qui t'anime donne sens aux hivers, ou l'environnement n existe plus. Seul avec toi en harmonie. 22 secondes qui te tire une larme de joie. Courrir c était ma bulle et maintenant je marche.
Avant d'avoir le bras abîmé j'ai adoré le Bodypump. J'avais la chance de suivre dans un groupe avec une chouette coach et où tout le monde s'encourage, peu importe que tu soulèves 1kg ou 30kg en backsquat. Et puis ce bras qui ne guéri pas a cause des mouvements du quotidien, la seule chose qui m'aide encore à tenir c'est mon fils moi aussi