Journal d'écriture
A propos de ce qu'on croyait avoir laissé derrière.
Salut toi,
Toujours la même rengaine, souvent à la même période. Il fait jour tard et nuit tôt, froid - même si pas encore vraiment, l’enfant est malade… Ma joie fait comme les animaux : elle s’enfouit. C’est presque comme si elle s’enfuyait, mais ça change tout : je sais, que je vais la retrouver. Alors en attendant, j’explore la nuit.
Il y a quelques semaines, mon ex - le père de mon enfant - m’a réécrit. Ca lui arrive de temps en temps, mais là c’était différent. Je vais en parler aujourd’hui, de violences, donc, de “trauma” aussi, parce que ça m’habite beaucoup depuis. N’hésite pas à t’arrêter là si le sujet est sensible pour toi / si tu n’as pas envie d’entendre parler de ça.
Ce serait dommage que P. ne voit plus sa mère, il a dit. Je croyais que ça allait. Que c’était parti, tout ça, que c’était derrière, mais tout est là, encore, tout est là toujours. L’angoisse qui me tord le bide. Le cerveau, vide, incapable de réfléchir. La peur qui paralyse.
Trois ans. Trois ans ont passé, tout a changé et pourtant rien n’a changé. Je sais. Je sais qu’il ment. Je sais qu’il bluffe, qu’il invente, qu’il affabule, que personne, personne, ne lui confiera la garde de mon enfant. Je sais.
Pourtant. Je n’entends même pas qu’il est bourré, probablement drogué. Je n’entends plus. Que ces mots “plus sa mère, plus sa mère”. Je revois la petite location, l’écharpe jaune, la mer : “Je viens le chercher, tu ne le reverras plus jamais.”
Tout est là encore, tout est là toujours.
Malgré le temps, l’éloignement, malgré la justice, l’écriture, malgré le sport, nous plus fort, tout est là, encore. Tout au fond dans le corps, petite boule d’angoisse jamais dissipée, petite boule tapie, qu’il suffit d’un mot pour réactiver. De jours, après, pour désactiver. Toujours sur le qui-vive, attention, rien lâcher. Epuisé.
Tout est là, encore, tout est là, toujours. Il serait temps de faire le tri. Faire de la place à aujourd’hui.
J’ai commencé un suivi. Ca remue, fort. En parallèle, ma relation avec P. Mon diag pour le TSA - en cours. Elever mon enfant, toujours - et les questionnements que ça suscite en ce moment, en particulier.
Il y a quelques semaines (mois, maintenant?), j’avais commencé une newsletter, jamais finie, sur la peur de devenir un homme. La peur de devenir tout ce que je déteste. Entre pleins d’autres choses, j’avais écrit : “J’ai davantage de ‘pouvoir’, réel ou symbolique. (…) Alors je me méfie encore plus. Je pense ‘contre moi’. J’essaie, en tout cas.” Et j’avais noté cette phrase, de Martin Page :
“Être un mec c’est souvent prendre notre point de vue dominant pour le règne naturel des choses. On devrait toujours se sentir un peu méfiant d’être un mec et admettre qu’il est temps de jouer contre notre camp, et de remettre en cause nos évidences”.
Aujourd’hui, je trouve toujours ça aussi vrai. Et à la fois, je m’en sens à des années lumière. Je suis un homme et je ne serai jamais un homme. Je suis à la marge1, et la marge parfois c’est se prendre le bord dans la gueule.
Je est le nom du visage que je ne reconnais pas2
Je puissance
Disparu.e
Je atterré.e
Je sais pas si je dois
Accepterregarder soignerArrêter de m’apitoyer
Reprendre mon souffle3. Ecrire, respirer, courir. Explorer l’espace sur les sentiers. Chercher ma place. Encore, toujours.
Je te souhaite de la douceur et de la joie, des ami.es qui comprennent, soutiennent, laissent de la place aux mots comme au silence, des belles lectures et des soleils d’hiver. Je te dis à très vite, et j’envoie avant de me demander pourquoi j’ai posé là tout ce foutoir, et de le regretter,
Noa.
ET extrêmement privilégié sur plein d’autres plans que celui du genre et de la santé mentale, j’en ai conscience.
Manuel pour changer de corps, Noah Truong
On y reviendra, puisque c’est un peu le thème du cycle d’écriture d’Emilie Deseliene que je suis en ce moment.


Merci pour ce partage, qui doit être compliqué...
Juste un gros bisou-câlin pour apporter un peu de douceur.